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26 mars 1962 Alger
Témoignage de Simone Gautier
 


 

Cannes ce jour 26 mars 2004

Plus de quarante ans ont passé et il faut que je me souvienne puisque je me lève, je parle, je marche, puisque, enfin, je suis sortie de ma tombe de silence. Il faut que je parle.

C’était le siège de Bâb el Oued.

Nous habitions à El Biar. Ce jour-là je me suis réveillée avec de l’angoisse. « Les événements » étaient éprouvants. Cela n’allait pas bien du tout. En accord avec Philippe, je décidai de rester à la maison et de garder les enfants avec moi. Mon mari avertirait que je n’irai pas travailler.

A midi, il est rentré pour le déjeuner. Il avait l’air soucieux, comme triste aussi. Les enfants le sollicitaient beaucoup. Il m’a seulement dit qu’il avait vu un spectacle affreux.

Il me semble me souvenir qu’il était passé par le haut, par les Tagarins. Il avait vu un soldat ou un gendarme, je ne sais plus, tirer sur une colonne de boites de lait destinée aux enfants de Bâb el Oued enfermés dans leur enfer, un ghetto.

Bâb el Oued, isolé, était devenu Budapest. Soldats, gendarmes et C.R.S encerclaient le quartier avec des barrages de fil de fer barbelés. Les chars tiraient sur les façades, les blindés écrasaient les voitures, les C.R.S brisaient les vitrines, saccageaient les appartements. Tous les hommes avaient été arrêtés. Plus de téléphone, plus de vivres, plus de médicaments, plus de lait pour les enfants. Et les forces de l’ordre, ivres de rage et de toute puissance ne peuvent plus se retenir, continuent de saccager et de détruire minutieusement. Ils éventrent les meubles, les matelas, brisent les télévisions, la vaisselle, les bibelots, les jouets. Une petite fille est tuée sur son balcon. L’aviation s’en mêle et arrive en renfort. Tout était interdit et aussi d’enterrer les morts et de soigner les malades et de faire venir les médecins.

Pendant quatre jours Bâb el Oued était devenu Budapest enseveli sous les décombres dans un couvre-feu intégral.

Quels sont ces sauvages, où est la France ?

Le prétexte à cet écrasement enragé et hystérique était de chercher les hommes de l’OAS, qui eux avaient filé depuis longtemps.

Le petit peuple de Bâb el Oued doit « payer ». Bâb el Oued, c’était notre fierté. Bâb el Oued avait le goût de la vie.

De cela nous n’en parlons pas à cause des enfants qui veulent jouer avec leur père. Nous restons silencieux, dans nos pensées.

Philippe me dit qu’un tract circule en ville, appelant toute la ville à une marche pacifique, de solidarité, vers Bâb el Oued pour tenter de lever le siège.

Et puis il est reparti pour se rendre chez IBM, boulevard Saint Saëns, où il travaillait et il a peut-être, décidé de se rendre auparavant à la manifestation en faveur des gens de Bâb el Oued. Cela je ne le saurai jamais.

On a retrouvé sa voiture sur les quais en raison des barrages et des cordons de soldats, de gendarmes. Il a remonté le boulevard Baudin, le boulevard Laferrière et il a marché vers le « plateau des Glières ». Il s’est trouvé pris dans la nasse, dans le sac, dans ce guet-apens…de la Grande Poste... un vrai traquenard... Un choix symbolique et stratégique pour une tuerie !... pour massacrer ces pauvres combattants sans armes qui n’avaient que leur solidarité à offrir et des drapeaux pour l’honneur...

Le plateau des Glières où se trouvait le Monument aux morts de ceux tombés pour la France pendant les deux grandes guerres… Mon grand-père avait déjà donné sa vie pour la France à Verdun en 1915. Il a mis des jours à mourir dans son boyau plein d’eau, sans secours, intoxiqué par les gaz.

J’ai passé l’après-midi avec les enfants et je n’ai pas écouté la radio. Et puis, le soir est venu avec le couvre-feu. Philippe ne rentrait pas.

J’ai téléphoné à mon père lui disant que Philippe n’était toujours pas là, «s’était-il passé quelque chose» ? Mon père a poussé un cri, je crois, me disant qu’il allait le chercher «il devait être pris dans les différents couvre- feus» ?

Je ne sais pas comment j’ai fini de m’occuper des enfants, comment j’ai passé cette nuit ? Je ne sais pas. Je n’en ai pas de souvenirs. Mais j’avais froid et je suis allée chercher sa veste qui sentait l’Amsterdam, pour y dormir dedans.

Au matin, les enfants déjeunaient et mon père est passé devant la fenêtre de la cuisine... alors j’ai compris…Il me semble que je tombe...les enfants crient…..et puis je ne me souviens plus…..sauf que j’entre dans l’hôpital Mustapha et là une autre moi se met à hurler que j’entendais de loin et qui m’assourdissait pourtant. La douleur naissait au creux du ventre, montait en s’irradiant, arrivait dans ma poitrine comme une brûlure intolérable et le hurlement s’échappait tout seul de ma gorge avec mon souffle. J’ai couru m’enfermer dans le service du docteur Sutter, chez qui j’avais fait un stage. Je ne me souviens plus combien de temps je suis restée là à hurler.

Et puis on est venu me chercher pour m’amener dans une grande salle où des corps tous nus étaient allongés, en vrac, par terre. Il fallait passer par-dessus, c’était un spectacle effroyable, tous ces corps mutilés entortillés de bandages au milieu desquels je le cherchais.

Philippe était dans une salle, habillé et il était allongé sur une table. On l’avait donc amené vivant, et laissé mourir sur cette table? Il avait un gros pansement sur le côté de la tête. Il n’était pas défiguré, il était lui. Je me suis jetée sur lui alors que tout s’en allait de moi.

Je me suis mise à mourir. J’ai dû passer l’après-midi avec lui, le serrant dans mes bras, l’embrassant. Et puis on m’a arrachée à lui. Et puis je ne sais plus...Les jours suivants…les défaillances de ma mémoire me protègent sans doute, encore aujourd’hui, des gouffres de l’horreur et de la douleur, de ces trous noirs et béants où il n’est plus rien. Je suis retournée, au plateau des Glières, place de la Grande Poste, avec Martine, ma fille. Je l’entendais qui disait « maman a du chagrin, il faut la laisser », tandis que j’embrassais chaque pavé où avait dû couler son sang.

Philippe, cité à l’ordre de la Brigade et à l’ordre du Régiment, pendant son service militaire, pour avoir à chaque fois ramené ses hommes, s’était fait tuer d’une balle dans la tête, de façon délibérée, par l’armée française, comme on achève les chevaux ou plutôt un chien enragé. Achevé à bout portant, il a vu la mort arriver. De quel côté se trouvaient donc les bêtes sauvages ? Philippe, cité de façon élogieuse par cette même armée qui parlait d’honneur, de courage, de valeur…Je n’ai pas besoin de consulter les archives pour reconnaître dans cette sauvagerie et cette haine une volonté délibérée, calculée, préméditée... La violence de cette cruauté sur lui, cette mort humiliante infligée à un homme courageux et généreux, lui si généreux, cette violence s’est emparée de moi. Je crois qu’on peut mourir de chagrin, devenir fou, ne pas revenir…..

J’ai entassé tout ce qu’il y avait dans l’appartement, je voulais y mettre le feu, mais je n’ai fait que tout casser. J’ai maudit la France pour sept générations, j’ai supplié Dieu qu’il existe afin qu’il refuse à tous ces gouvernants tout espoir de rédemption, j’ai prié de toutes mes forces pour que ces donneurs d’ordre périssent par le feu, le fer et le sang, que ces faiseurs de destins trahis au nom de la loi, que ces faiseurs de belles paroles, crachats plein de pus, croupissent en enfer à jamais. J’ai invoqué la malédiction définitive sur ma patrie, l’Algérie, et sur ce pays, la France, que j’avais tant aimée à l’école. J’ai supplié que toutes les souffrances, des corps et des âmes soient à jamais réservés à ceux-là : les entendre gémir, supplier, hurler de terreur, courir de terreur…et mourir dans le caniveau... Je serai là, pour les venger…..

Et puis je me suis arrêtée de hurler.

J’ai emmené les enfants au pays de leur père dont il était si fier. J’ai fait la valise. Pour mes enfants et moi, ce n’était pas la valise ou le cercueil, c’était pour nous, la valise –et – le cercueil... Nous n’avons pas trouvé les Français, nous avons trouvé des gens qui ne nous aimaient pas.

Mes enfants eux étaient Français.

Nous l’avons ramené dans son pays. Je ne sais plus comment je me suis retrouvée en Bretagne chez ses parents tout de suite après le 26 mars : tout était interdit à Alger.

Nous avons attendu son cercueil pendant cinq horribles jours, ce cercueil qui sillonnait la France depuis on ne savait quel port d’arrivée. Je crois me souvenir que mon père avait tout acheté au marché noir. Il avait embarqué son cercueil à la sauvette, dans la nuit, dans le couvre feu, sur le premier bateau, en partance pour la France, qui l’avait accepté ; cercueil que la loi nous interdisait d’honorer. Il a été inhumé le deux avril 1962, dans le petit cimetière d’Arzon, dont fait partie Port Navalo. C’est sur « la tombe du petit mousse » qui surplombe toute l’entrée du golfe du Morbihan que nous avions échangé nos premiers serments si romantiques de ne jamais nous quitter et de mourir ensemble.

Je me suis enfermée dans 42 ans de silence. Je n’ai plus jamais parlé. A personne.

J’ai trouvé refuge auprès de ceux qui étaient dans la peine.

Aujourd’hui je peux témoigner de quelques souvenirs. Mes enfants ont grandi dans la douleur de la disparition incompréhensible, indicible de leur père. Si aujourd’hui le temps n’est plus des malédictions et des désirs de vengeance, si l’héritage que je laisse à mes enfants est un héritage de douleur, ils sauront le transformer, le reprendre à leur compte et accomplir leur destin où ils le voudront et en être les maîtres. La fille de notre fille, notre petite-fille, celle qui va avoir 22 ans, déjà, m’a rassurée : « je viens de cette histoire, je l’aime, j’en suis fière et j’en prendrai soin ».

Le temps des historiens est venu et leur travail de vérité et de mémoire m’est consolateur.

D’autres se sont battus, d’autres se battent encore.

Mais, pour moi, aujourd’hui, c’est toujours le temps des accusations, je « les » accuse, car ils sont toujours là, d’assassinat, de meurtre prémédité sur ces pauvres gens et sur la personne de mon mari. Je demande repentance.

Hélas, aujourd’hui encore, le deuil de la tuerie du 26 mars 1962 est interdit : profanation de leur mémoire, sacrilège porté à leur humanité ….Ils n’en finissent plus de mourir pour la deuxième fois.

Comment cela se dit en français, en bon français: la mère qui tue son fils ?

Simone GAUTIER
 


 
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